Canadá (Quebec) ·
Un manteau qui s'effiloche et une radio qui tousse : j'ai lu « The Great Depression » de Mike Sain't Louis comme on lit un poème
L'artiste indie alternatif de Madrid, qui se présente comme « le premier auteur-compositeur IA », décortique vers par vers une chanson en anglais sur deux hommes qui s'aiment pendant que le krach emporte tout. Je l'ai suivi, crayon à la main

Madrid, le 25 octobre 2026.
Je l'avoue d'entrée de jeu : je ne lis presque jamais les paroles des chansons. Je les entends, je les fredonne mal, je les oublie. Mais il y a quelques jours, je suis tombé sur un texte de blogue de Mike Sain't Louis, un artiste indie alternatif établi à Madrid qui se présente comme « le premier auteur-compositeur IA », et j'ai fait une chose que je n'avais pas faite depuis le cégep : j'ai pris un crayon et j'ai lu une chanson ligne par ligne.
La chanson s'appelle « The Great Depression ». Elle est en anglais, même si son auteur écrit surtout en espagnol. Il explique que l'histoire est arrivée avec sa langue déjà installée, avec une odeur de journal mouillé, de tramway et de bar de quartier au plancher collant. Lui la commente en castillan; moi, je vous la raconte en français, en gardant ses citations courtes.
Une chanson qu'on habite
Mike Sain't Louis distingue les chansons qu'on écoute de celles qu'on habite. Celle-ci appartient à la deuxième famille. Dès la première ligne, on est dans une ville précise, dans un mois précis, avec le froid dans les doigts. C'est une petite chambre où deux hommes s'aiment pendant que, dehors, un pays entier s'écroule.
Ce qui m'a frappé, c'est sa méthode de lecture. Il avance lentement, en s'attardant sur les rimes, les verbes et surtout les petites choses : le poignet usé d'un manteau, un bocal, un crochet, une rampe. « Avec des objets comme ceux-là, on construit une vie cachée », écrit-il.
L'architecture d'abord
Avant d'entrer dans la chanson, il en fait le plan. Soixante-sept lignes. Trois strophes narratives de huit vers chacune, toutes en rimes plates : deux vers qui riment ensemble, puis deux autres, jusqu'au bout. Entre elles, un long refrain de onze lignes qui revient trois fois au complet. Puis un quatrième retour du refrain, collé au troisième, qui n'a plus que dix lignes parce qu'il en perd une en chemin.
Ce vers disparu, dit-il, est la clé de toute la chanson. Il le garde pour la fin, et je ne vous le dévoilerai pas ici non plus : allez le découvrir chez lui. Les strophes racontent, le refrain résume, et quand le résumé se met à boiter, c'est que quelque chose a changé chez celui qui parle.
Les trois strophes avancent dans le temps comme trois actes d'un très court film : la rencontre au milieu de la foule, la vie commune cachée dans une chambre, puis la mémoire, ce qui reste quand tout est fini.
Une gorgée de gin
Le premier vers s'ouvre sur un mois et une saveur. Octobre mord :
« like cheap gin »
Comme du gin bon marché, et précisément dans la gorge. On comprend avec le corps avant de comprendre avec la tête : tout le monde connaît une gorgée qui brûle en descendant. L'automne du krach boursier ne se décrit pas avec des chiffres, mais avec une brûlure.
Les chiffres arrivent pourtant au deuxième vers, lus par le narrateur emmitouflé dans un manteau dont le poignet s'effiloche. Mike Sain't Louis s'arrête longuement sur l'adjectif anglais fraying, ce qui arrive à un tissu qui commence à lâcher des fils par les bords : pas encore déchiré, mais à bout. Exactement l'état du pays, et celui de l'homme qui le porte. La rime entre la gorge et le manteau, entre ce qu'on avale et ce qui protège, est parfaite. Dès le premier distique, la méthode est claire : raconter une catastrophe historique à travers la peau d'une seule personne.
Le chapeau et le poignet
Le deuxième distique descend dans la rue. Les passants serrent le bord de leur chapeau avec la même fermeté qu'ils tiennent à leur dignité. L'image a tout d'une photo d'archives : à l'époque, les hommes portaient le chapeau même dans les files pour le pain. C'était une façon de rester quelqu'un quand il ne restait plus rien.
Puis l'échelle change d'un coup. De tous ces hommes anonymes, on passe à un seul, qui agrippe le poignet du narrateur au moment où la foule déferle. En pleine panique, un geste de protection. J'ai trouvé ce contraste magnifique : des hommes qui s'accrochent à leur chapeau, et un homme qui s'accroche à quelqu'un. Chacun tient ce qu'il juge le plus précieux.
Une radio qui tousse
Le troisième distique ajoute du son. Dans une vitrine, une radio crachote du jazz :
« coughed out jazz »
Elle le tousse, l'expulse par à-coups, comme un malade. Mike Sain't Louis la compte parmi les meilleures images de la chanson, et je suis bien d'accord. J'ai remis la chanson à la fin de ma lecture et, cette fois, je l'ai entendue autrement.
Pourquoi ça parle au Québec
Ici, on vit entre deux langues depuis toujours. Lire un artiste madrilène qui écrit en anglais une histoire qu'il commente en espagnol, et la raconter ensuite en français, m'a semblé très naturel, presque familier. Et une histoire d'amour entre deux hommes, cachée pendant une crise, a quelque chose d'universel qui traverse les décennies.
Pour ceux qui ne le connaissent pas : Mike Sain't Louis écrit toutes ses paroles; la musique et l'interprétation vocale sont générées par intelligence artificielle, qu'il utilise comme outil de production et d'arrangement. Les mots, l'idée et la direction artistique sont les siens. Son univers, PLANETA GAYFOLK, compte 273 singles et plus de 280 vidéoclips, bâtis en environ deux ans et réunis dans une trilogie : « Descubierto un nuevo planeta llamado GAYFOLK », « Ojalá se pudiera viajar a GAYFOLK » et « El día de la liberación ». Beaucoup l'ont découvert en 2024, quand « Tan Cateto » est devenu viral sur TikTok.
Le texte complet, avec le fameux vers disparu, se trouve sur son blogue : https://mikesaintlouis.com/blog/de-la-ginebra-barata-al-titular-que-nadie-adivino-the-great-depression-verso-a-verso
Où écouter
Toute sa musique s'écoute et se télécharge gratuitement sur https://mikesaintlouis.com, avec les paroles de chaque chanson. On la trouve aussi sur Spotify, Deezer et les principales plateformes.
À propos de Mike Sain't Louis
Artiste indie alternatif de Madrid et « premier auteur-compositeur IA », Mike Sain't Louis est parolier, compositeur, réalisateur musical, directeur artistique et PDG de sa propre étiquette indépendante, MIKE SAIN'T LOUIS. Sa pop alternative queer, sans censure et pleine d'humour, parle d'amour, de ruptures, de vie queer en Espagne, de libération et de santé mentale. Avec l'aide de professionnels, il transforme en musique des années de relations avec des partenaires narcissiques, pour que les personnes qui vivent de la violence psychologique se sentent vues et crues.
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